Dépister et diagnostiquer
le kératocône

Le kératocône ne se diagnostique pas en mesurant la vision, mais en cartographiant la cornée. L’imagerie cornéenne moderne permet aujourd’hui de reconnaître la maladie bien avant qu’elle ne devienne visible à l’examen clinique, et parfois avant qu’elle ne gêne. C’est ce déplacement du diagnostic vers des stades de plus en plus précoces qui a changé la prise en charge.

Un examen de la vue mesure ce que vous voyez et la correction qui vous convient le mieux. Il ne dit rien de la forme ni de la solidité de la cornée. Une acuité visuelle conservée n’exclut donc pas un kératocône : au stade débutant, la déformation reste modeste et la correction en lunettes peut encore donner un résultat satisfaisant. À l’inverse, l’immense majorité des baisses de vision ne sont pas liées à un kératocône.

L’examen à la lampe à fente — le microscope utilisé en consultation d’ophtalmologie — a la même limite. Les signes qu’il permet de reconnaître directement n’apparaissent qu’à un stade déjà avancé. Attendre qu’ils soient visibles, c’est diagnostiquer tard.

Le diagnostic repose donc sur des examens d’imagerie qui mesurent la géométrie de la cornée elle-même.

Deux termes reviennent dans les comptes rendus, et la distinction entre eux est importante.

La topographie analyse la face avant de la cornée et en dresse une carte de courbure : elle montre où la cornée est plus bombée. C’est l’examen historique, toujours utile, mais il ne voit qu’une seule des deux faces cornéennes.

Image des mires de topographie : cornée normale et cornée atteinte de kératocône À gauche, l’image obtenue sur une cornée normale : des anneaux concentriques réguliers, régulièrement espacés. À droite, la même image sur une cornée atteinte de kératocône : les anneaux sont déformés et resserrés dans la partie inférieure, là où la courbure augmente. IMAGE DES MIRES CORNÉE NORMALE Anneaux ronds, régulièrement espacés. KÉRATOCÔNE Anneaux déformés et resserrés vers le bas. Mires réfléchies Anneaux déformés Anneaux resserrés Schéma. Les proportions sont volontairement accentuées ; l’illustration ne représente pas un examen réel.

La tomographie analyse l’ensemble de l’épaisseur cornéenne : face avant, face arrière, et répartition de l’épaisseur point par point. Cette lecture complète est ce qui permet de détecter les formes débutantes, car la face arrière de la cornée se déforme souvent avant la face avant.

Plusieurs technologies permettent d’obtenir ces cartes — imagerie par balayage optique, tomographie par cohérence optique du segment antérieur, analyse par disques concentriques. Elles diffèrent par leur principe de mesure et leurs valeurs de référence, mais partagent le même objectif : décrire la forme réelle de votre cornée.

  • La courbure de la face avant : sa valeur maximale, et surtout la localisation du point le plus bombé, généralement décentré vers le bas dans le kératocône.
  • L’élévation de la face arrière : l’écart entre la face postérieure réelle et une surface théorique de référence. C’est souvent la première anomalie détectable.
  • L’épaisseur cornéenne, ou pachymétrie : sa valeur au point le plus fin, la position de ce point, et la façon dont l’épaisseur augmente en s’éloignant du centre.
  • La régularité globale de la surface, qui explique la part de l’astigmatisme que les lunettes ne corrigent pas.

Ces mesures ne s’interprètent jamais isolément. Un seul indice anormal chez un patient donné ne signe pas un kératocône ; c’est la cohérence de l’ensemble, et sa comparaison aux valeurs attendues pour un œil normal, qui fonde le diagnostic.

L’épithélium est la fine couche cellulaire qui recouvre la surface de la cornée. Il possède une capacité de remodelage : là où la cornée se bombe, il s’amincit ; là où elle s’affaisse, il s’épaissit.

Cette adaptation a une conséquence importante. En lissant partiellement la surface, l’épithélium peut masquer une déformation débutante et rendre la topographie de face avant faussement rassurante. Mesurer son épaisseur permet de démasquer certaines formes précoces, et aide à distinguer une véritable ectasie d’une irrégularité de surface d’autre origine.

La géométrie décrit la forme ; elle ne dit pas directement la solidité. Des examens complémentaires évaluent la façon dont la cornée se déforme et reprend sa position sous l’effet d’un souffle d’air calibré, ce qui apporte une information sur ses propriétés mécaniques.

Ces mesures constituent un argument supplémentaire, en particulier dans les situations ambiguës. Elles ne remplacent pas l’analyse de la forme et de l’épaisseur.

Réponse de la cornée à un souffle d’air : cornée normale et cornée atteinte de kératocône Dans chaque panneau, une ligne pointillée marque la position de repos de la cornée. Sous l’effet d’un souffle d’air calibré, une cornée normale s’écarte de cette position puis y revient en un seul mouvement. Une cornée atteinte de kératocône s’en écarte davantage, la dépasse vers l’extérieur, puis y revient après plusieurs oscillations. Le graphique du bas représente cette déformation au cours du temps. RÉPONSE AU SOUFFLE D’AIR CORNÉE NORMALE Réponse rapide, amortie d’emblée. KÉRATOCÔNE Déformation plus ample, retour retardé. Position de repos DÉFORMATION AU COURS DU TEMPS temps temps Un seul mouvement de retour. Plusieurs oscillations avant le retour. Schéma animé. Les amplitudes sont volontairement accentuées ; l’illustration ne représente pas un examen réel.

Toutes les cornées ne se répartissent pas entre « normales » et « kératocônes ». Il existe des cornées dont certains paramètres s’écartent des valeurs habituelles sans réunir les critères d’une maladie constituée. On parle selon les cas de forme fruste, de kératocône infraclinique, ou plus simplement de cornée suspecte.

Deux situations conduisent à les rencontrer : l’œil le moins atteint d’un patient dont l’autre œil porte un kératocône avéré, et le bilan préopératoire d’une chirurgie réfractive, où la recherche de ces formes est précisément l’un des points capitaux.

Une cornée suspecte n’est pas un diagnostic. Dans ces situations, la seule information réellement décisive n’est pas un examen technique supplémentaire, mais une comparaison répétée à distance : c’est la stabilité ou l’évolution dans le temps qui permet de trancher.

Quand le laser n’est pas indiqué →

Plusieurs situations produisent une cornée déformée ou une image d’examen trompeuse :

  • une dégénérescence marginale pellucide, autre forme d’amincissement cornéen, de topographie et de localisation différentes ;
  • une ectasie survenue après une chirurgie réfractive cornéenne, dont le mécanisme diffère même si l’aspect est proche ;
  • une sécheresse oculaire marquée ou une anomalie du film de larmes, qui dégradent la qualité de la mesure ;
  • une déformation liée au port de lentilles, en particulier de lentilles rigides, qui peut mimer ou masquer une irrégularité pendant plusieurs jours ou semaines après le retrait ;
  • une cicatrice cornéenne ou une séquelle d’inflammation.

Faire la différence relève de l’analyse conjointe des cartes, de l’examen clinique et du contexte. C’est aussi pourquoi un examen isolé, réalisé dans de mauvaises conditions, peut conduire à une conclusion erronée dans les deux sens.

Une fois le diagnostic posé, décrire l’atteinte permet de se donner des repères communs d’une consultation à l’autre. Plusieurs classifications coexistent : les plus anciennes reposent sur la courbure, l’épaisseur et la présence de cicatrices ; les plus récentes combinent la face avant, la face arrière, l’épaisseur minimale et la vision corrigée.

Stade Ce qu’il décrit habituellement
Débutant Anomalies détectables à l’imagerie, vision corrigée conservée
Modéré Astigmatisme irrégulier installé, correction en lunettes de moins en moins satisfaisante
Avancé Amincissement marqué, correction en lunettes insuffisante, adaptation en lentilles rigides ou sclérales habituellement nécessaire
Sévère Déformation majeure, cornée très fine, opacités possibles

Ces stades décrivent un état, ils ne prédisent pas une évolution. Un kératocône débutant peut progresser et un kératocône avancé rester stable pendant des années : c’est une information distincte, qui demande des examens répétés.

Évolution et surveillance →

L’imagerie cornéenne est indolore, sans contact et sans injection. Elle dure quelques minutes et ne nécessite pas de dilatation de la pupille. Vous regardez une cible lumineuse, l’appareil enregistre.

Deux conditions pratiques conditionnent la fiabilité du résultat diagnostique :

  • le retrait préalable des lentilles de contact, plusieurs jours pour les lentilles souples, souvent nettement plus longtemps pour les lentilles rigides — le délai vous sera précisé avant le rendez-vous. Les patients porteurs d’un kératocône connu et dépendants de leurs lentilles ne suivent évidemment pas cette règle, sauf exception ;
  • une surface oculaire en bon état : une sécheresse importante ou une inflammation active doivent parfois être traitées avant de répéter les tests de façon conclusive.

Poser le diagnostic ne dit pas encore ce qu’il convient de faire. Deux questions viennent ensuite : votre kératocône évolue-t-il, et votre vision est-elle suffisante pour vos besoins quotidiens. La première relève de la surveillance, la seconde de la correction optique.

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