Le photocoagulateur solaire de Meyer-Schwickerath
Gerhard Meyer-Schwickerath
Une brûlure rétinienne accidentelle, observée après une éclipse, a donné à un assistant de trente ans l’idée d’une chirurgie sans incision. Trois ans plus tard, un miroir installé sur le toit d’une clinique de Hambourg soudait une rétine avec la lumière du soleil. La technique a entièrement disparu ; l’indication qu’elle a créée n’a pas bougé.
Une lésion lue à l’envers
L’éclipse du 9 juillet 1945 est partielle sur l’Allemagne du Nord. Les semaines suivantes amènent à la clinique universitaire de Hambourg-Eppendorf des patients qui l’ont regardée sans protection. Leurs maculas portent des brûlures nettes, rondes, parfaitement délimitées. L’un de ces cas est dessiné dans une thèse dirigée sous Oswald Marchesani, et c’est ce dessin qui, en 1946, retient Gerhard Meyer-Schwickerath, alors assistant.
Le raisonnement tient en une inversion. On sait qu’un décollement qui progresse s’arrête au bord d’une cicatrice ; la chirurgie de l’époque produit cette cicatrice par diathermie transsclérale, donc par l’extérieur du globe. Si la lumière sait fabriquer la même cicatrice par la pupille, la voie devient directe et l’œil reste fermé. L’anecdote veut qu’il ait noté les deux mots « Licht » et « Koagulation » sur un bout de papier au milieu d’une nuit blanche, par crainte de les oublier.
Un appareil sur le toit
Le montage est construit sur le toit de la clinique. Un héliostat — miroir plan sur monture équatoriale, entraîné par un mouvement d’horlogerie — compense la rotation terrestre et maintient le faisceau réfléchi dans un axe fixe. Le faisceau descend par une ouverture, un miroir de renvoi le ramène dans le plan du patient, et un banc optique le met en forme. La dernière lentille du montage est l’œil du patient lui-même.
Le détail qui date le mieux l’époque n’est pas optique. Le chirurgien travaillait au signal d’un collaborateur posté sur le toit, qui criait la hauteur du soleil et l’évolution des nuages.
Ce que la physique autorisait — et interdisait
Aucune optique passive ne rend une image plus brillante que sa source : la radiance se conserve, au mieux. La photocoagulation solaire ne fonctionne donc pas parce que l’appareil concentre, mais parce que la radiance du soleil dépasse déjà, à elle seule, le seuil thermique rétinien. Elle y plafonne aussitôt. Le seul gain réellement disponible est l’ouverture, c’est-à-dire la pupille : passer de 3 à 8 mm multiplie par sept la surface collectrice, ce qui explique l’exigence d’une mydriase maximale.
S’ajoute un plancher géométrique. Le disque solaire sous-tend environ 32 minutes d’arc ; son image rétinienne mesure de l’ordre de 160 µm. On peut l’agrandir, jamais la réduire. Et le télescope, s’il multiplie le diamètre par M, divise l’éclairement par M² — d’où des expositions de plusieurs secondes, immobilité et anesthésie comprises.
Reste l’absorption. La lumière traverse les milieux transparents et la rétine neurosensorielle presque sans perte ; la mélanine de l’épithélium pigmentaire et de la choroïde l’absorbe et la convertit en chaleur. Au-delà d’environ 60 °C les protéines se dénaturent : le blanchiment apparaît, seul dosimètre disponible en temps réel. Suit la nécrose, puis en une à deux semaines une cicatrice qui soude rétine et choroïde. Mais un spectre large est absorbé partout, iris et cristallin compris : aucune sélectivité tissulaire n’est possible.
Le geste, 1949
La première coagulation a lieu le 22 août 1949, sur un œil menacé de décollement. Les résultats sont rapportés la même année à la 55e réunion de la Société allemande d’ophtalmologie, à Heidelberg, sous un titre resté célèbre pour sa sobriété : « Coagulation de la rétine avec la lumière du soleil ».
La discipline est entièrement dans le placement : les impacts vont en barrage autour de la déchirure, jamais dessus. On ne traite pas le trou, on l’encercle — exactement comme le fait aujourd’hui une rétinopexie au laser. Le champ des indications s’élargit vite : décollements débutants, trous maculaires traumatiques, angiomes de von Hippel, maladie de Coats, mélanomes choroïdiens à partir de 1952, puis rétinopathie diabétique.
La primauté n’est pas absolue : Ascaso et Grzybowski ont défendu en 2022 le cas de l’ophtalmologiste espagnol José Morón, qui aurait mené des essais comparables sur l’œil de lapin et sur l’œil humain avant 1949. La revendication n’a pas modifié le consensus, mais elle mérite d’être citée.
La sortie d’usage
C’est la météo qui a eu raison de l’héliostat. Un arc au charbon lui succède dès 1950 : indépendant du ciel, mais suie, électrodes à durée de vie brève, brûlures peu reproductibles, et une luminance insuffisante pour une petite pupille. La rupture vient de la collaboration avec Hans Littmann, chez Carl Zeiss à Oberkochen : le photocoagulateur à arc au xénon, présenté en 1956-1957, devient le premier appareil industriel du genre et se diffuse dans le monde entier. Les impacts y atteignent l’ordre de 2 000 µm et l’anesthésie reste la règle.
Le laser à rubis apporte en 1961-1963 la première source cohérente en clinique rétinienne, puis le laser à argon s’impose à partir de 1968 : monochromatique, absorbé sélectivement par la mélanine et l’hémoglobine, spots de 50 à 500 µm, expositions de quelques dizaines de millisecondes, délivrance au biomicroscope sous anesthésie topique. Le xénon sort d’usage. Les études DRS puis ETDRS, entre 1976 et 1985, font de la photocoagulation un standard chiffré dans la rétinopathie diabétique ; les années 2000 ajoutent le balayage de motifs et le micropulse sous-liminaire ; et à partir de 2006 les anti-VEGF lui retirent son rang de premier traitement de l’œdème maculaire et de la DMLA exsudative.
Ce qui reste
La source a changé trois fois en vingt ans, le principe pas une seule : absorber, chauffer, cicatriser. Ce que le laser a corrigé, ce n’est pas l’idée mais sa grossièreté — sélectivité spectrale, maîtrise du spot, durée, reproductibilité de la dose. Le montage de 1949 n’a laissé aucune descendance matérielle. Il a laissé mieux : la démonstration qu’on pouvait opérer la rétine sans ouvrir l’œil, et le barrage autour d’une déchirure, que nous exécutons encore dans les mêmes termes.
Les techniques passent. La discipline qui fonde l’indication demeure.
Références
- Meyer-Schwickerath G. Koagulation der Netzhaut mit Sonnenlicht. Bericht über die 55. Zusammenkunft der Deutschen Ophthalmologischen Gesellschaft, Heidelberg 1949;55:256-259.
- Meyer-Schwickerath G. Lichtkoagulation. Eine Methode zur Behandlung und Verhütung der Netzhautablösung. Albrecht von Graefes Arch Ophthalmol. 1954;156(1):2-34.
- Meyer-Schwickerath G. Lichtkoagulation. Stuttgart: Enke; 1959.
- Meyer-Schwickerath G. The history of photocoagulation. Aust N Z J Ophthalmol. 1989;17(4):427-434.
- Littmann H. Der Zeiss-Lichtkoagulator nach Meyer-Schwickerath mit Xenonhochdrucklampe. Ber Dtsch Ophthalmol Ges. 1957;61:311-316.
- Zaret MM, Breinin GM, Schmidt H, et al. Ocular lesions produced by an optical maser (laser). Science. 1961;134(3489):1525-1526.
- Kirchhof B, Joussen A, Bornfeld N, Wessing A. Prof. Dr. med. Dr. h.c. mult. Gerd Meyer-Schwickerath, inventor of light coagulation, on his 100th birthday (July 10, 2020). Graefes Arch Clin Exp Ophthalmol. 2020;258(9):1837-1839.
- Ascaso FJ, Grzybowski A. José Morón was the first to introduce the retinal light photocoagulation. Acta Ophthalmol. 2022;100(2):234-236.